Salafistes : Interview de François Margolin

29 Février 2016

Salafistes, c'est le titre d'un documentaire sorti sur les grands écrans le 27 janvier dernier. Réalisé par François Margolin et Lemine Ould M Salem, un journaliste mauritanien, il donne la parole à des djihadistes filmés en Mauritanie ou au Mali, entre autres...une parole totalement libre qui décortique leur vision du monde. Passionnant et instructif, mais certes inquiétant,  il est indispensable pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui avec la recrudescence des attentats..C'est un euphémisme de dire que ce documentaire a fait grand bruit. Au départ, il avait été interdit aux moins de 18 ans...assorti d' un avertissement..c'était à l'époque où Fleur Pellerin était encore aux commandes du ministère de la Culture. Mais fin février, cette décision a été suspendue par le juge des référés du Tribunal Administratif de Paris. Au delà de la polémique que le documentaire a suscité, nous avons voulu rencontrer l'un de ses auteurs, François Margolin.....Interview..

Pourquoi avez vous eu envie de réaliser un tel documentaire ?

Nous avons eu envie de donner la parole à des djihadistes pour tenter de décrypter une idéologie. L'idée était de dépasser ce qu'on voit à la télévision avec des analystes qui confortent l'idée qu'il s'agit d' ex-dealers de drogue reconvertis, ou bien de jeunes désespérés par une société qui les a laissés de côté. Ce qui laisserait supposer que ce n'est pas une idéologie. Or, c'est bel et bien de cela dont il s'agit. Et elle se construit et se développe. Je le constate car j'avais réalisé un film –« L’Opium des Talibans »- sur les talibans (qui sont salafistes eux aussi) en 2000, en allant en Afghanistan. Et j'ai été frappé par l'augmentation, durant ces quinze dernières annés, du nombre de gens qui adhèrent à ces idées. A l'époque le phénomène était concentré au Pakistan et en Afghanistan, aujourd'hui il s'étend du Yemen à la Mauritanie en passant par l'Europe, l'Asie et certains pays du continent Américain. Au départ, pour nous, l'intention était de montrer la vie sous la charia, en particulier dans un pays francophone comme le Mali.. Et puis, de mettre en lumière le fait que la théorie des « loups solitaires », des « déséquilibrés », d'une « secte », un « petit groupe » n'est pas sérieuse. Aujourd'hui seulement, on commence à admettre l'idée que les attentats perpétrés récemment dans le monde ne sont pas le fait de quelques déséquilibrés. Mais cette théorie se développe uniquement depuis les attentats de 2015 à Paris, surtout depuis ceux du 13 novembre. En tant que réalisateurs, nous avons estimé intéressant de montrer qu’il s’agit d’une véritable idéologie, et que les salafistes sont souvent des gens qui ont lu des livres. Même s'il y a parmi eux des gens paumés, ce n'est pas la majorité. Il y a des érudits, des gens diplômés et cultivés, et toute une organisation bien rôdée autour. On était aussi curieux de savoir comment on passe d'une vie ordinaire de jeunes gens qui étudient, sortent, vont en boîte de nuit, à un salafisme pur et dur. C'était intéressant de voir ce parcours…

Comment s'est déroulé la préparation du film ?

Ce fut très long et complexe, évidemment. Le travail a commencé en toute discrétion il y a 3 ans.Nous avons commencé par un travail d'approche qui a été très long. Aujourd'hui, compte-tenu du contexte politique mondial, nous ne pourrions plus le faire. Ce qui nous a posé le plus de problèmes a été d'atteindre ces gens. Cela nous a demandé plusieurs mois de contacts, de rendez-vous reportés, d'annulations. Ils sont tous très méfiants et ont une grande tendance à changer d'avis très vite. Ils ont été très compliqués à filmer. C'était impossible de les filmer en Europe, car la peur de parler existe, et les propos auraient été « masqués ». On tenait à une certaine vérité. Au Sahel, il y a assez peu de contrôles étatiques donc on a pu y recueillir d’authentiques témoignages. En Mauritanie, c'était plus ambigu. Car le régime n'est pas clair par rapport aux salafistes, et donc certains avaient peur de risquer la prison en parlant trop.
Du côté des financements, ils ont été très compliqués à obtenir au départ, mais après les attentats de Charlie, on nous a plus écouté, et les financiers potentiels ont été beaucoup plus faciles à convaincre.


Et le tournage ?

Nous avons tourné avec un ami journaliste Mauritanien (Lemine Ould M Salem), qui, de son côté, a des contacts sur place depuis longtemps pour des raisons professionnelles et familiales. Personnellement, il y a des endroits dans lesquels je n'ai pu aller, car ma sécurité n'était pas assurée. C'est le cas de Tombouctou où mon co-réalisateur a dû tourner tout seul. L'accès à cette zone est compliquée car il y a 1500 km de route dans le désert et ma sécurité n'y était pas garantie. C'est un coin où il y a eu énormément de prises d'otages, donc on ne voulait pas prendre de risques. Mais, tout le reste on l'a fait ensemble. Le tournage a duré environ 2 ans et demi. Au moment des attentats de Charlie et de l'Hypercacher de Vincennes, nous avions déjà commencé à tourner. Mais on s'est dit qu'on ne pouvait pas ne pas leur poser la question sur cette actualité là, car il était difficile de parler du djihadisme d'aujourd'hui sans parler de ce qu'ils pensaient des attentats de janvier..Lors des attentats de novembre 2015 on avait déjà fini de monter, donc on n'a rien ajouté car leurs propos n'auraient pas été –malheureusement- très différents


On imagine que le montage n'a pas non plus été simple ?

Oui, c'était compliqué de le rendre accessible à tous car la pensée des salafistes n'est pas toujours limpide. Il fallait donner du rythme, éviter les répétitions. Nous avions 60 heures de rushes (NDLR : totalité des images tournées) et on a mis un an pour faire le tri. On avait plusieurs versions, nous avons longuement discuté pour choisir, on a longuement pesé le pour et le contre.

Le documentaire les laisse s'exprimer en toute liberté, on ne sent aucune réserve, ni retenue dans leurs propos...Comment avez vous réussi à les faire parler aussi librement.

Il nous a fallu beaucoup de temps pour acquérir leur confiance. Mais ils ont parlé très librement car mon co-réalisateur était musulman, donc ils se sentaient en confiance. Seul, je n'aurais jamais eu les mêmes réponses..Le fait qu'on allait respecter leur parole, sans la détourner leur a aussi permis de s'exprimer sans filtre. A mon sens, il était plus « instructif » de les laisser parler ainsi. J’ai toujours fait comme cela, pour tous mes autres films. Cela permet au spectateur de se faire sa propre opinion sans l'appui d'explications de spécialistes, même si je n'ai rien contre le principe. Mais on voulait sortir de ce schéma. D'ailleurs, au départ, je pensais réaliser ce documentaire pour la télé. Et en discutant avec des chaînes, ils voulaient y inclure des décryptages d'experts. Nous avons donc opté pour le cinéma, où nous avons eu plus de liberté. C'est sans doute pour cette raison que le film a déclenché de telles réactions d'hostilité car il n'y a pas de voix off, de « contextualisation », ou de commentaires. Mais, moi, j'ai travaillé avec Claude Lanzmann ou Raymond Depardon, donc c'est une école qui m'a appris à montrer les choses telles qu'on les filme...Je pense que c'est plutôt le sujet qui dérange. J’avais déjà réalisé un film sur les Talibans en 2000, avec la même méthode, et je remarque que ce documentaire n'avait gêné personne à l'époque. Probablement parce que ces problématiques ne concernaient à l'époque qu'une zone géographique lointaine, donc pas grand monde.


Certaines images sont extrêmement violentes, elles étaient indispensables ?

Ces images font partie des reproches qui nous ont été adressés, mais pour nous c'était une information nécessaire. Pour montrer à quoi aboutit cette pensée. Nous n'avons pas voulu montrer de la violence gratuitement. Mais c'était intéressant de voir un type expliquer que le fait de se faire exploser marque le plus beau jour de leur vie, car il va aller au paradis. Cela en dit long sur leur pensée. Cela montre une forme concrète du totalitarisme. Et cela révèle aussi que c'est facile d'embrigader des gens mal à l'aise dans la vie, ou sans but, ni idéal, car on peut les convaincre de passer à l'acte en leur promettant des choses délirantes. Aussi cruelles soient-elles, ces images éclairent sur leur psychologie, même si, bien sûr, c'est aussi de la propagande.


Qu'est ce que vous avez découvert ou appris en les interrogeant ?

Ce qui est très nouveau chez eux c'est qu'ils sont fiers de ce qu'ils font, fiers de leurs crimes. Ils aiment les caméras pour filmer leurs crimes. Ils ne croient pas à la vie sur terre, et c'est sans doute une force car ils n'ont absolument pas peur des conséquences de leurs actes. Ils se fichent totalement de la justice, du tribunal international de La Haye,... etc, ils ont le culte de la mort et préfèrent la vie après la mort. C'est du moins ce qu'on leur apprend. Cette vision des choses est exceptionnelle et,... terrifiante.
Et puis certains avancent des arguments qui ne sont pas idiots, ou du moins, qui appellent à la réflexion. Par exemple lorsqu'ils expliquent que l'islam salafiste s'immisce dans un vide idéologique qui existe en Occident, et donnent pour exemple l'échec du communisme entre autres. J'ai aussi eu la confirmation de ce qu'on devinait : c'est une idéologie qui veut convertir le reste du monde, quitte à utiliser le « sabre », comme ils disent, ou la violence.


Votre documentaire a suscité beaucoup de réactions et pas mal de reproches : que répondez vous à ceux qui vous ont accusé d'y faire l'apologie du terrorisme ?

Ces accusations sont totalement stupides, et je suis intimement persuadé qu'elles n'existeront plus d'ici quelques temps. Elles proviennent de quelques journalistes et de quelques politiques qui l'ont dit pour des raisons auxquelles ils ne croient pas eux-même. Ils sont très peu nombreux. Ils ont décidé qu'il ne fallait pas qu'on voit ce film... pour des raisons de stratégie politique. C'est une telle évidence que ce n'est pas une apologie du terrorisme ! Toutefois, c'était peut-être un moyen de masquer le fond du film par des polémiques sur la violence des images, et de dissuader les spectateurs de le voir. Pourquoi le présenter comme ça ? Je ne suis pas encore en mesure de l'expliquer même si j'ai ma petite idée : je pense clairement qu'il dérange. Et qu’il faudrait le montrer, y compris aux adolescents de banlieue.


Et à ceux qui vous accusent de faire peur ?

Je ne filme pas pour éviter les peurs, je filme pour essayer de montrer une certaine vérité dans un documentaire. Je n’en peux plus des seules explications sociales comme justifications. On dit que la société ne s'est pas occupée d'eux, qu’elle les a laissés de côté, qu’il faudrait faire plus... Je n'y crois pas, même si pour certains c'est sans doute vrai. Je ne crois pas à cette culpabilité. Chez les auteurs d'attentats on trouve autant de fils de famille riches que de fils de gens pauvres. Les auteurs des attentats du 11 septembre étaient issus de familles saoudiennes aisées, donc ce n'est pas une explication logique. C'est une idéologie, c'est beaucoup plus profond que ça..et une idéologie religieuse donc pas rationnelle...C'est ce qui nous intéressait car ça nous paraît fondamental..On voulait sortir du prêt-à-penser..


D'autres critiquent le fait que vous y montriez des gens qui ont lu des livres...

Oui, ça fait aussi partie des griefs. Certes il y a parmi eux des déséquilibrés ou des esprits faibles, mais il y en a aussi qui ont lu des livres. C'est une erreur de ne pas vouloir comprendre et admettre que, parmi eux, certains ont une grande culture et qu'on peut commettre des massacres tout en étant cultivé.
Dire que ce sont des simples d’esprit, beaucoup y ont intérêt, pour ne pas faire peur...


Au départ, votre film a été interdit aux moins de 18 ans, puis cette décision a été suspendue par le Tribunal Administratif de Paris, quelle a été votre réaction  face à ce revirement ?

C'est une vraie victoire car au départ, le film risquait d'être totalement interdit. Donc on progresse.Le juge des référés n'a pas seulement abaissé l'interdiction aux moins de 16 ans, mais il l’a supprimée ! Et il a démonté l'argumentation du ministère de la culture qui justifiait cette interdiction. C'est la première fois qu'une décision va dans ce sens, normalement c'est l’exact contraire..


Et le fait que certaines salles aient refusé de le projeter ?

Certains cinémas qui ont refusé ont eu peur des attentats. Je les comprends, mais ils n’ont pas raison. Je me demande pourquoi ce film provoquerait plus d'attentats qu'un autre. Une salle de multiplexe est malheureusement plus une cible potentielle, et peu importe ce qu'on y projette.


Quels sont vos souhaits pour la suite de la vie du film ?

J'aimerais qu'il soit montré dans les lycées, avec un débat à la fin, avec des profs ou des éducateurs. Je ne pense pas une seconde que les adolescents soient des imbéciles. Je suis intimement persuadé qu'ils ont, en général, le recul nécessaire et un sens critique. Et je ne pense pas non plus qu'ils vont tous partir faire le djihad après avoir vu notre film. Sinon, ce serait à désespérer ! Et puis, si on raisonne avec ce genre de craintes, on ne fait plus de films montrant des nazis ou des gangsters, de peur que les mômes ne les imitent..
C'est le monde qui est compliqué, pas les films qui le montre... 

Page 10 sur 11