Rosalie Blum : Interview de Julien Rappeneau

18 Mars 2016

Dans la famille Rappeneau, on connaissait Jean-Paul, metteur en scène de « Cyrano » ou de « Belles familles », pour ne citer que deux éléments d’une filmographie bien fournie…sa soeur Elizabeth, réalisatrice également..son fils Martin, musicien…Les cinéphiles auront aussi parfois remarqué aux génériques, Julien, frère du précédent et scénariste (« Un ticket pour l’espace », « 36 quai des orfèvres », » Cloclo » ou récemment « Au nom de ma fille » entre autres). Il y a un an, il a décidé de passer derrière la caméra pour réaliser Rosalie Blum, en salles le 23 mars. Et c’est une vraie bonne nouvelle. Mise en scène astucieuse, scénario impeccable, le film transforme le spectateur en funambule, constamment en équilibre sur un fil composé de rires, d’émotion, de poésie, et de surprises…Ne vous fiez pas aux premières minutes, qui pourraient faire penser à un reportage du 13h de Jean-Pierre Pernaut...Ce n'est pas représentatif du film...Jusqu’au bout, on est intrigué, curieux, ému par ces 3 personnages dépeints avec beaucoup de sensibilité..Bref, c’est le coup de coeur du moment sur Backstage…Julien Rappeneau nous a reçu, pour quelques confidences…


Votre film dépeint des personnages simples, des vies tranquilles, des anti-héros qui vont évoluer au fil du récit. C’était un défi de transposer cette histoire qui, sur le papier, ne semble pas cinématographique, en un film ?

Ce sont des héros du quotidien dont les vies vont être bouleversées par du romanesque avec au départ cette étrange filature de Vincent qui suit Rosalie. Il s’agit de romanesque à hauteur d’hommes sans péripéties incroyables. J’y ai vu quelque chose de cinématographique. Le défi c’était surtout d’essayer de trouver le rythme et le ton juste dans un film qui mêle à la fois de la comédie, de l’émotion, du suspense tout en restant proches des personnages.


Il s’agit d’une adaptation, comment avez vous découvert cette histoire ?

Oui, c’est une adaptation d’un roman graphique de Camille Jourdy. A l’origine une amie m’a fait découvrir cette BD. J’ai tout de suite aimé cette histoire que je trouvais à la fois très originale et habitée de personnages extrêmement attachants. Je la trouvais proche de ma sensibilité. Ce roman graphique m’a un certain temps trotté dans la tête. Puis je l’ai relu et là j’ai décidé de l’adapter au cinéma.


Qu’est-ce qui vous a touché le plus chez les 3 personnages principaux ?

J’ai l’impression qu’ils sont un peu sur pause dans leur vie. Ils ont peur de reprendre leur vie en main car ils sont bloqués par des histoires familiales compliquées, ou tout simplement par la peur de changer. La solitude est également un de leurs points communs. Ils ne se vivent pas comme malheureux mais passent un peu à côté de leur vie. Et cette histoire de filature va remettre du mouvement dans ces existences qui semblent ternes. Je suis très touché par la remise en mouvement. Je me reconnais un peu dans chacun d’entre eux, soit personnellement, soit parce qu’ils me font penser à des gens de mon entourage. Chacun d’entre nous a pu à un moment se sentir à côté de sa vie, sans être forcément en souffrance mais en pensant que quelque chose de bien ou de mieux pourrait nous arriver. Le fait que ce « mieux » vienne de rencontres avec les autres, dans le film, me touche. Ces personnages n’ont pas forcément conscience d’agir les uns sur les autres. Et pourtant c’est ce qui se passe. C’est petit à petit qu’ils avancent.


Les personnages sont extrêmements bien croqués, du héros aux seconds rôles, comment avez vous choisi les acteurs ?

Je n’y ai pas pensé au cours de l’écriture car je voulais vraiment me concentrer sur l’adaptation, la construction et les personnages. Il était primordial pour moi de trouver le bon rythme. Je voulais connaître les personnages le mieux possible pour ensuite imaginer le casting.
Pour incarner le héros je cherchais un acteur qui dégage de l’empathie, du charme, de la sensibilité et un côté rêveur. Je ne connaissais pas Kyan Kojandi personnellement mais, comme beaucoup, je l’avais découvert dans Bref, la mini-série de Canal Plus. Je trouvais qu’il dégageait tout ces ingrédients. J’avais l’instinct qu’il avait les qualités humaines pour interpréter ce coiffeur. Je le trouvais aussi assez proche de ce que je suis. Pour le choix de Rosalie Blum, j’ai vite pensé à Noémie Lvovsky. C’est une actrice que j’admire beaucoup. L’une des dernière fois où j’ai eu les larmes aux yeux au cinéma c’était dans « Camille redouble » qu’elle a réalisé et interprété. Elle dégage de la sensibilité, de l’émotion mais aussi du mystère et de la fantaisie ce qui correspondait complètement à cette héroïne. Pour le rôle de Aude, j’ai choisi Alice Isaaz car je l’avais trouvé excellente dans la « Crème de le crème » le film de Kim Chapiron. Sinon, j’ai toujours trouvé qu’Anémone était une grande actrice, car elle a un côté fantasque mais elle n’est jamais dans la caricature, elle est sur le fil, entre deux. Le personnage de Simone, la mère de Vincent, a une folie douce qu’Anémone rend très bien. Sur le plateau, elle a été bienveillante avec Kyan pour qui c’était le premier rôle, elle le mettait en confiance. Pour certains des autres rôles, j’ai travaillé avec une directrice de casting, vu des essais, rencontré des comédiens pour finir par choisir ceux qui me semblaient le mieux pour les rôles. En fait, j’ai eu la chance de pouvoir travailler avec un casting idéal.


Le film est construit en 3 parties. Pourquoi cette structure ?

Le roman graphique est lui même construit en trois parties. J’ai choisi de conserver cette structure même si forcément en adaptant pour le cinéma je l’ai travaillée par endroits différemment. Mais comme dans la BD j’ai maintenu le changement de point de vue. Tout en restant proche des personnages j’ai également cherché à jouer avec le spectateur, avec son ressenti . J’ai essayé de faire en sorte que le film soit un peu comme un puzzle qui se révèle peu à peu alors que, dans le même temps, les personnages se révèlent à eux mêmes et entre eux.


Les cinéphiles vous connaissent comme scénariste depuis longtemps, c’est votre première réalisation, pourquoi avoir franchi le pas maintenant ?

L’envie de réaliser m’a toujours taraudé. Quand on écrit un scénario, on visualise les scènes, on les pré met en scène d’une certaine façon. Mais c’est la rencontre avec l’œuvre de Camille Jourdy qui m’a donné envie de sauter le pas. J’attendais le coup de coeur, que ce soit une idée originale ou une œuvre. Je ne voulais pas faire un film pour faire un film. J’ai voulu faire ce film là.


Le travail de scénariste est plutôt solitaire, alors que la réalisation est une aventure collective où on devient le capitaine. Il paraît que vous êtes arrivé un peu stressé sur le tournage, comment vous avez surmonté vos peurs ?

En travaillant beaucoup ! Je n’avais jamais réalisé, même pas un court métrage. Je me suis dit que j’allais rester moi même, ou en tout cas proche de ce que je suis. Pour moi c’était la meilleure façon pour que le tournage fonctionne. J’ai donc beaucoup travaillé en amont le scénario, le découpage, j’ai rencontré toute l’équipe en prenant soin de ne choisir que des gens avec qui j’avais des affinités artistiques et humaines. Et puis j’ai pris mon courage à deux mains en suivant mon instinct. J’étais déjà passé sur de nombreux plateaux de cinéma, donc j’avais une idée de ce que ça représente. Mais avant le tournage je n’avais qu’une peur : et si finalement ça ne me plaisait pas? Heureusement ça n’a pas été le cas !


Qu’est-ce qui vous a procuré le plus de plaisir en dirigeant des acteurs pour la première fois ?

Diriger des acteurs c’est d’abord choisir les bons. Ensuite, il faut bien connaître le personnage pour les guider dans ce qu’on recherche, et être à l’écoute de ce qu’ils peuvent proposer. C’est un plaisir de se laisser surprendre par des scènes qu’on a écrites, imaginées et de les voir vivre incarnées par des acteurs. C’est un aspect que je trouve extrêmement plaisant. Il y a parfois des résultats qui vont au-delà de ce qu’on a imaginé. Ce qu’il faut garder, c’est la note juste. On essaie de la garder du début à la fin, mais c’est bien aussi d’être surpris. Et puis j’ai aussi aimé le climat chaleureux et humain sur le plateau, cela correspondait à l’histoire et à ce que j’ai essayé d’instaurer.


Vous avez souvent écrit des films qu’on peut classer dans des genres ; la comédie avec « Un ticket pour l’espace » ou le polar pur avec « 36 quai des Orfèvres », ici tous les genres se mélangent. C’est ce qui vous plaît, ou c’est l’histoire de ce roman qui l’a imposé ?

Ce mélange me plaît bien et me correspond totalement. Je suis content que le film n’entre pas dans une seule case, je peux aimer le cinéma de genre, mais la richesse de Rosalie Blum c’est cette singularité. Cette histoire permettait d’être à la fois dans la comédie, dans un film un peu d’enquête tout en abordant des éléments dramatiques chez les personnages. J’aime au cinéma être embarqué dans une histoire avec des émotions variées. Et ça me touche beaucoup quand j’entends certains spectateurs venir me dire qu’ils ont à la fois ri et pleuré...


La musique tient une place très importante, vous n’avez pas dû avoir de mal à trouver un compositeur ? (NDLR Son frère est Martin Rappeneau, musicien et chanteur).

Martin a composé la bande originale car on se connaît par coeur. Il est bien au fait de mes goûts, de ma sensibilité et j’admire son talent mélodique, d’où ce choix. Et puis, on parle beaucoup cinéma depuis toujours. Il a suivi le projet depuis le début, donc il a eu plusieurs années pour « infuser » sa composition Avant même que le film soit réalisé il savait déjà la tonalité qui pourrait me plaire et collerait au film. Pendant le montage que j’ai fait avec Stan Collet, on discutait avec Martin. Il proposait ses thèmes et il était souvent dans la direction qui me plaisait. Au début on était assez stressés tous les deux. Il arrive parfois que des réalisateurs se séparent de leur compositeur en cours de route. Vous imaginez si sa musique ne m’avait pas plu. Ça aurait été compliqué !


En parlant de famille, difficile de ne pas vous parler de votre père Jean-Paul. Quelle attitude a-t-il depuis toujours face à votre parcours ?

Même si on parlait beaucoup cinéma à la maison, mon père m’a toujours déconseillé d’en faire en me disant que c’était très compliqué. C’est vrai que ce sont des métiers passionnants mais effectivement difficiles. Je pense que ça l’inquiétait. Après mes études je suis devenu journaliste. A la fin des années 90, mon père s’est mis à écrire le film « Bon voyage ». Il m’en parlait souvent. Et finalement au fil des discussions je rebondissais scénaristiquement. Je me suis mis à collaborer avec lui d’abord en parallèle de mon activité puis totalement. On n’avait jamais imaginé jusque là qu’on travaillerait ensemble, absolument jamais. J’ai décidé par la suite de poursuivre comme scénariste. Je ne me serai jamais dit consciemment que je ferai le même métier que mon père. Mais la passion du cinéma m’a rattrapé. J’ai beaucoup appris en écrivant avec lui mais aussi en travaillant avec d’autres cinéastes.


Et vos projets ? Vous avez l’intention de réaliser un deuxième film ?

Oui, j’en ai très envie, mais j’attendais la sortie du premier avant d’y penser vraiment. Je n’ai pas encore accroché une nouvelle idée. L’envie de remettre en scène est là, mais celle d’écrire pour d’autres n’a pas disparu…les deux métiers me plaisent. Du moment que je raconte des histoires, je suis ravi..

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