Mon inconnue: interview d'Hugo Gélin et de Benjamin Lavernhe

3 avril 2019

Raphaël et Olivia se rencontrent sur les bancs de la fac, tombent fou amoureux l'un de l'autre, ils vivent 10 ans d'amour et au bout des ces 10 ans d'amour, Raphaël se retrouve plongé dans une vie où il n'a jamais vu Olivia, où elle est devenue une parfaite inconnue...Il va devoir tout faire pour essayer de la retrouver, la "re" séduire comme lors des premiers jours... Se pose ainsi la question de savoir si on connaît si bien les gens qu'on a à côté de soi durant des années. Après "Comme des frères" et "Demain tout commence", Hugo Gélin revient avec une comédie romantique à l'anglo-saxonne dont les héros sont incarnés par Joséphine Japy, François Civil et dans le rôle du meilleur ami, Benjamin Lavernhe, le marié odieux du "Sens de la fête". Ce dernier nous a reçu avec Hugo Gélin pour évoquer ce film. Interview...

Hugo, c'est votre 3e film...Mais c'est un projet que vous aviez en tête depuis longtemps...Comment est-il né, a-t-il mûri, et ce temps passé dessus a-t-il été un avantage ?

 
HG J'ai eu l'idée de ce film au moment où j'ai commencé à écrire le premier (Comme des frères) J'ai écrit un peu les 2 films en parallèle, mais très vite, je me suis axé sur "Comme des frères" car c'était plus facile à faire et à monter financièrement, et moins ambitieux visuellement...Donc c'était plus logique de commencer par là. Puis je l'ai mis en stand by et je l'ai repris après... pendant un an et demi, deux ans...Puis je l'ai terminé et là on m'a proposé de réaliser "Demain tout commence"...Du coup c'est seulement après ce tournage que je m'y suis remis, et finalement ce temps écoulé a été une grande chance car il fallait être à la hauteur du pitch envisagé au départ, il ne fallait pas décevoir, être à la hauteur des références du genre...Il nécessitait donc un long travail, car la comédie romantique est un type de film très connu et qui a été beaucoup traité...Plus encore par les anglo saxons d'ailleurs...Même si on adore ça en France, il fallait que j'essaie d'être à la hauteur...Du coup le temps passé a été une chance finalement. J'ai pu peaufiner l'histoire, la mise en scène à un rythme très confortable...

Comment avez-vous vécu la période d'écriture ?

 
HG Je me suis polarisé sur le fait de savoir ce que donnerait une vie sans la rencontre avec la femme ou l'homme de notre vie. Quand on y réfléchit, on a du plaisir à se demander parfois ce que nous aurions été si nous n'avions pas croisé une personne que ce soit en amour ou en amitié. J'avais commencé à écrire les bases de ce scénario avec David Foenkinos. Mais à l'époque je n'étais peut-être pas suffisamment prêt pour transformer ces bases. Lorsque j'ai repris l'écriture avec Benjamin Parent ensuite, nous sommes repartis à zéro, tout en gardant le charme et certaines idées crées avec David. C'est alors que j'ai écrit le film dont j'avais vraiment envie. Pour le scénario et les dialogues, j'ai travaillé avec Igor Gotesman (Five). On y a inséré de la dérision, et de l'émotion car on ne voulait pas que de la comédie ou que du romantique. J'avais envie de ces deux composantes, et que ce film parle autant aux jeunes qu'aux personnes plus âgées.

Vous dites que vous n'aimez pas les films 100% comiques ou 100% dramatiques ?

 
HG Non pas exactement. Ce n'est pas que je n'aime pas. En tant que spectateur j'adore l'uniformité mais quand je raconte une histoire, je ne saurais pas mettre que du drame ou que de la comédie...Je cherche à mettre du fond, du sens, avec de l'humour...Je n'arrive pas à faire autrement, peut être que ça viendra...
J'ai du plaisir à voir de vrais drames ou de franches comédies. Je trouve que certains le font parfaitement bien...Mais moi je ne sais pas faire dans le 100% comique ou dramatique...Il y a plus de comédie dans ce film que dans mes précédents...Mais aussi de la gravité car le héros "perd" quand même sa femme.
 

Quelles sont vos références en matière de comédie ?


HG Les films de Richard Curtis comme Love actually...Certains films de Woody Allen que j'adore...Je suis fan de "Un jour sans fin"...J'ai aussi été très marqué par "La vie est belle" de Franck Capra, même si ce n'est pas exactement une comédie romantique...Et puis, il y a aussi tous les films de Jim Carrey:  "Menteur menteur" "Bruce tout puissant"...Il y a dedans une liberté et une générosité de jeu démentielle...et j'adore ça..D'un point de vue visuel, "Eternal sunshine of the Spotless Mind" de Michel Gondry ou  "Her" de Spike Jonze n'ont rien à voir mais ils parlent tous d'amour. J'ai décidé de le faire aussi mais par le biais d'une comédie.

Pourquoi avoir choisi François Civil et Joséphine Japy pour jouer ce couple ?

 
Je voulais un acteur pour qui l’empathie est immédiate pour ne pas entamer le potentiel de sympathie du spectateur pendant le peu de temps du film où il se comporte mal. Après avoir tourné avec Omar Sy, j'avais envie de faire découvrir de jeunes talents issus de la nouvelle génération : ce que j’avais adoré mettre en valeur chez Pierre Niney dans "Comme des frères" et Gloria Colson dans "Demain tout commence", je voulais le revivre ici. Il fallait ensuite créer un duo, puis un trio avec le meilleur ami...Très vite, j’ai eu envie de retrouver François Civil avec qui on avait fait la série Castings. Il a une excellente technique et il s’abandonne quand il joue. C’est de plus en plus rare chez la nouvelle génération d’acteurs, l’abandon. Et c’est pour moi la plus belle des qualités. Il est très drôle, sensible et sensuel, très séduisant aussi, ce qui est important dans une histoire d’amour. J’avais déjà tourné avec lui pour un court métrage très noir et très dur, "Les Baumettes"  que j’avais réalisé pour un documentaire sur les plus grandes évasions de prison, et il m’avait convaincu car il faisait preuve d’une création permanente, d’une extrême implication dans le travail, et d’une vraie disponibilité. En plus, c’est un Stradivarius : il peut aussi bien jouer un hilarant abruti dans "Five", un motard de banlieue dans "Burn out", un jeune vigneron dans "Ce qui nous lie" ou encore l’oreille d’or dans un film de sous-marin, "Le chant du loup". Il me fait penser à Jean-Paul Belmondo, avec ce même second degré, cette même délicatesse que la sienne dans "Pierrot le fou", un charme insensé et un vrai charisme ! Comme j’aime bien me balader d’un genre à l’autre au sein de mon propre film, il était parfait. J’ai adoré travailler avec lui et j’aimerais continuer à écrire pour explorer d’autres facettes de son jeu d’acteur. Sinon, j’ai eu un coup de cœur pour Joséphine Japy : son élégance immédiate, sa photogénie incroyable, sa légèreté, sa finesse, sa manière d’être m’ont séduit. Elle a le regard qui pétille, elle rit, et surtout elle ne se regarde jamais jouer, ce qui est très rare chez une actrice. Elle donne à son personnage ce côté décomplexé indispensable pour que les filles qui voient le film aient envie de l’aimer. Bien que pianiste internationale, elle devait être soudainement inaccessible pour le personnage de Raphaël tout en restant parfaitement accessible et normale pour les spectateurs. Joséphine a une grande technique grâce à son expérience déjà grande pour son âge et puis un naturel formidablement attachant. Elle a pris plusieurs mois de cours de piano pour le film et son implication et son travail pour devenir cette grande pianiste m’ont bluffé.

Son personnage change radicalement tout au long du film...Comment avez vous travaillé là dessus ?


HG Je voulais montrer Olivia comme une jeune femme qui, avec sa folie, son humour et son identité propre, suscite l’amour....Puis parce que le regard de Raphaël ne se porte plus sur elle, perd toutes les qualités qui l’ont rendue attachante, et s’éteint. C’est donc un choc pour lui de découvrir que, dans son autre vie, elle s’est épanouie dans le domaine musical, en réalisant son rêve, ce qu’elle n’avait pu faire avec lui. Quand Raphaël est plongé dans cette nouvelle vie, elle n’est plus la Olivia de leur adolescence mais une grande pianiste adulée, amoureuse de l’homme qui a su la mettre en valeur. Pourtant, elle n’est pas complètement heureuse car il lui manque ce que seul Raphaël savait lui donner. Avec des trajectoires différentes, leurs âmes sont restées sœurs, comme au début du film : quelque chose les dépasse et les aimante, les fait s’évanouir au même moment, ils sont uniques. Le film est une quête pour retrouver la première étincelle.
 

Dans une époque un peu troublée dans le domaine amoureux, où l'amour devient presque un "produit de consommation", où le romantisme se fait plus rare, vous nous plongez dans un univers justement très romantique avec de l'émotion, ça vous inspire quoi cette époque ?

 
HG Je le déplore. Mais je crois que le film n'épargne pas les difficultés du couple, il raconte aussi l'usure, le désamour, le regard sur l'autre qui s'étiole. On parle de quelqu'un qui a la chance de pouvoir rectifier le tir. J'ai un peu l'impression d'être à contre courant du monde actuel de par mon anti cynisme...mais c'est pas bien grave ! J'aime rire tout le temps...Cela ne veut pas dire que je suis un gentil béni oui oui ou que je vis dans un monde parallèle avec l'esprit qui voit des petits coeurs partout, loin de là...Mais je crois encore en l'être humain, en l'amitié, en l'amour, à la famille, donc à des valeurs simples. À vrai dire, je ne me pose pas la question... J'ai juste envie de raconter cette histoire là de manière pure, simple et honnête...Et je me rends compte à quel point elle n'est pas particulière mais très universelle. On s'en rend compte dans les avant-premières. Quand on rencontre autant de gens qui nous disent le bien que ça leur a fait, qui nous racontent que ça leur a apporté une réflexion...Quels que soient leurs âges, leurs origines sociales jeunes âgés, tous ont un regard sur le sujet assez déroutant finalement.. Qui redonne espoir...

Justement, quelles sont les réactions qui vous ont émus, surpris ou touchés tous les deux ?


BL: Ce qui me frappe c'est cette dualité des émotions qui surprend les gens...Ils ont un regard sur leurs propres émotions et ils le soulignent...Ils constatent qu'à 5 mn d'intervalle ils ont ri et pleuré et qu'ils sont capables de ça...Comme s'ils s'émerveillaient de ce regard sur eux...Du coup ils se rendent compte qu'ils ont vécu des émotions contraires dans un même film...Et c'est comme s'ils se sentaient vivants...Ils sont heureux pour eux...c'est marrant.
 
HG: À l'Alpe d'huez, quelqu'un est venu nous voir en nous disant "j'ai envie de vivre dans le film!" On a aussi entendu "J'ai envie de le revoir" ou "j'ai envie qu'il continue..." Si on m'avait dit ça un jour j'y aurais pas cru...
J'ai l'impression que le cinéma est encore un des derniers sanctuaires où on peut vivre des émotions ensemble...La lumière s'éteint et qui que l'on soit, quelque soit l'endroit d'où on vient, on vit la même émotion...en même temps...avec le théâtre, ce sont les seuls moments où c'est possible...Quel bonheur de pouvoir offrir ça...

BL  Les gens semblent surpris que pour ce genre il n'y ait pas que de la légèreté. Le traitement du film les fait aussi un peu cogiter...Ils reviennent à la maison avec ce trouble: "comment je regarde mes proches"? J'ai un ami qui est venu voir le film à Bordeaux. Et c'est comme si ça l'avait réveillé... comme un électrochoc par rapport au regard qu'il portait sur sa femme ses enfants. Il a vu le film comme s'il partait, ou rêvait. En tous cas, en déconnectant, c'est comme s'il avait resserré les boulons sur sa propre vie...Comme un élan...Il m'a dit merci alors que c'est mon pote...Il était remué...Cette réaction m'a quasiment bouleversé, car on ne se doute pas de ce genre d'effet pour un film...

Benjamin, vous incarnez le meilleur ami, un personnage crucial dans le film beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît...C'est ce qui vous a plu ?

 
BL  Oui...J'ai aimé le fait qu'il est beaucoup moins lisse et simple que ce qu'on voit de lui au début du film : le copain un peu décalé, le rigolo...Ce qui me plaisait c'est qu'il a une fonction dans le film, indissociable de l'histoire principale, il aime son pote. C'est un très beau portrait d'amitié...En fait c'est aussi sur l'amour qu'on se porte en amitié. Comment on écoute un ami, comment on le charrie, comment on l'engueule, comment on le secoue. Il le réveille en lui disant qu'il est bien placé pour lui donner des conseils...Quand on doit parler vraiment et faire autre chose que déconner ou se marrer entre amis, ça pique, c'est désagréable mais on est souvent les plus à même de le faire...J'ai aussi aimé le fait que lui ne change pas...C'est cet aspect qui révèle sa pureté...sa fidélité sans faille...

Vous avez joué un marié absolument antipathique dans "Le sens de la fête", le film d'Olivier Nakache et Eric Toledano qui a connu un succès colossal, vous étiez content de devenir ici plus sympathique ?

 
BL Hugo a redoré mon blason (rires)...Tout le monde m'a assimilé à ce personnage, et a cru que j'étais vraiment odieux. Mon image en a pris un coup mais va s'améliorer j'espère (sourire) C'est le vrai plaisir d'un acteur de ne pas jouer la même chose. Mais ces deux personnages sont aussi jouissifs à incarner...
 
HG Il avait cette part de folie, de rêverie, de douceur et de tendresse à apporter au film. Je voulais lui proposer un rôle très différent de celui du "Sens de la fête" J'avais envie de montrer une autre facette de lui car s'il faisait très bien le type odieux, il est tout l'inverse dans "Mon inconnue"...Il est attachant et emporte les scènes de comédie très loin. Comme les plus graves...Son personnage n'est pas abimé par ce que la vie peut nous envoyer comme épreuves ou douleurs...
 
BL Il n'est dupe de rien, il voit tout...Il veut continuer à vivre des trucs fous avec son pote, il l'aime...Comme Scapin, ce sont des personnages qui veulent jouer... Molière en écrivant les Fourberies s'est écrit un personnage qui joue...Ici par exemple, il est enfantin et trop heureux de jouer pour aider son pote.

Pour la musique, très présente dans le film, quelles ont été vos exigences ?

 
HG  J’ai voulu rappeler Sage, le compositeur de "Comme des frères", qui était le leader du groupe Revolver et qui avait signé la bande originale de ce film. L’un des personnages principaux étant défini par la musique classique, je me suis interrogé sur l’opportunité des morceaux au piano dans le score du film... et au final, il y a en a beaucoup ! Je voulais un vrai thème de cinéma qui échappe aux modes et Sage a su m’en offrir plusieurs magnifiques...En parallèle, il fallait travailler dès l’écriture sur les choix de musique classique pour permettre à Joséphine de s’exercer au piano, notamment pour les morceaux de Liszt ou encore pour le Chopin à la fin du film. Cette musique donne au film son ton. J’aimais l’idée que certaines musiques classiques jouées dans le film par Olivia soient en même temps une musique qui raconte une scène en parallèle. Ainsi les musiques du film ne sont jamais jouées gratuitement. Elles ont un impact sur l’histoire ou une fonction dans l’émotion que l’on procure. La musique est un personnage.
 

Hugo, on ne peut pas finir sans vous poser la question bateau...Celle sur votre famille...(NDLR Son grand-père est Daniel Gélin, sa grand-mère Danièle Delorme, remariée par la suite à Yves Robert, et son père est Xavier Gélin, acteur et producteur) Que vous ont-ils transmis et quel regard vous portez sur leur carrière ?

 
HG: À vrai dire, et pour être complètement honnête, j'ai vécu ces périodes sans y prêter vraiment attention, ni mesurer l'impact de certains de leurs films...J'ai vu la plupart d'entre eux bien après et bien plus tard et ceux que je voyais sur le moment, je m'en foutais un peu à l'époque...Ils m'ont transmis leur passion...Ce qui est déjà énorme....


Page 3 sur 11