L’histoire de l’amour : Interview de Radu Mihaileanu

9 Novembre 2016


Un peu de douceur dans ce monde de brutes ! Vous voulez de l'amour, des grands sentiments, des larmes et du rire sur grand écran? Courez donc découvrir le nouveau film de Radu Mihaileanu « L'histoire de l'amour ». Le réalisateur de « Va vis et deviens », ou plus récemment de « La source des Femmes » a adapté le livre éponyme de Nicole Krauss dans une grande fresque romantique et drôle à la fois.L'occasion pour Backstage de recueillir quelques confidences de ce metteur en scène.  Interview...

A l'heure où le divorce est facilité (en France, on n'a plus besoin de juge), où les couples se font et se défont sur internet et les réseaux sociaux, où on peut quitter quelqu'un par sms, vous choisissez de nous parler d'amour...Vous vouliez accroître la difficulté de trouver des producteurs, vous êtes un kamikaze ?

 
Un kamikaze, je ne sais pas. Je dirais plutôt un résistant ! C'est un peu l'histoire de ma vie puisque j'ai fui la dictature de Ceaucescu, et j'ai essayé de me battre pour l'humanité, la diversité ou la démocratie. Aujourd'hui je penserai presque que l'amour est devenu un débat politique. Parce qu'actuellement, on est effectivement dans une époque où tout se déchire, même avant de se construire. Il me semble que c'est une crise terrible pour l'humanité. C'est la première fois que les relations humaines sont mises à si rude épreuve. Je ne dis pas qu'on n'arrive plus à avoir d'amis ou de vraies histoires d'amour, mais cela devient très compliqué. La peur a gagné alors que le merveilleux est toujours en nous. Et ça, ça ne change pas. Le désir d'amour est à mon avis aussi fort, mais quelque chose s'est abîmé : d'une part dans la confiance qu'on a en nous de pouvoir être capable d'aimer d'une manière folle, romantique, utopique. D'autre part parce qu'on a moins confiance en la capacité des autres à nous aimer. Toutes ces peurs empêchent le premiers pas. Et même si on le fait, on a encore peur. Peur du jugement par exemple. C'est pour ça que je viens un peu effectivement en « kamikaze ». Je sens bien autour de moi qu'on a tous le même rêve, alors battons nous. Il est temps de ne pas laisser les choses s'abîmer encore plus, car ce n'est pas ce qu'on désire au fond. Essayons de voir ce qui ne va pas. Essayons d'imiter Cyrano De Bergerac. Pour moi, il faut oser la poésie, le romantisme, et chercher l'amour qui existe en nous. L'amour contamine toutes les crises qui nous gagnent. Par exemple, la crise écologique, c'est une question d'amour des générations suivantes. Tous ceux qui sont indifférents au fait que la planète va s'éteindre, sont indifférents au destin de leurs enfants et petits enfants..Si on était un peu moins nihiliste, tout ne serait pas parfait, certes, mais ça irait beaucoup mieux..

La vitesse à laquelle le monde change, a selon vous tué le vrai amour ?

Sans aucun doute...Internet a induit la globalisation de l'intime, et c'est ce qui nous a tués. L'intime n'existe plus entre deux personnes, il est partagé, jugé, flingué par la globalisation. On ne peut plus se regarder simplement dans les yeux, car des milliers de yeux nous regardent et tentent de changer le cours de notre regard. Et cette époque dominée par la consommation, a induit aussi la consommation des relations humaines. Aujourd'hui, ce n'est pas la qualité qui compte mais la quantité. Il faudrait qu'on comprenne que notre bonheur n'est pas là.


Les promesses font aussi partie des thèmes très présents dans votre film, une notion qui pourrait paraître dépassée ou un peu désuète. Vous teniez aussi à insister sur cet aspect des relations humaines ?

Aujourd'hui dans la vie, dans la politique, rares sont les gens qui tiennent leurs promesses.. Ce qui implique une disparition de la confiance et de l'amour, car cela déchire les liens. Le film parle énormément de la promesse donnée, de la réflexion avant de la donner. Je tenais à ce qu'on réfléchisse à cela.


L'écrit et les traces qu'il laisse, tient aussi une place prépondérante dans votre histoire, c'est également à contre courant de notre époque où les écrits sont plus nombreux, mais aussi plus fugaces ?

Pour moi, l'écrit crée du lien entre les générations aujourd'hui. La culture ne doit pas s'effacer avec le temps. Or aujourd'hui, beaucoup de mots et messages écrits s'effacent. Lorsque j'ai compris ça du film, j'ai soudain réalisé que j'avais accumulé 12 ans de photos de mes enfants en numérique. Ce ne sont pas des écrits, mais ce sont des traces. J'ai eu peur que cela se détruise, donc j'ai imprimé 1000 photos en quelques jours. Pour que les générations à venir n'aient pas de trous de mémoire. Lors d'une avant première, un petit garçon m'a interpellé en me disant : « ils ont des lettres d'amour 60 ans plus tard, mais nous on va faire comment ? »..Je lui ai répondu qu'effectivement, les sms ou mails, ça disparaît. Et si le monde continue comme ça, on ne gardera plus de traces du passé. On ne pourra pas passer des soirées avec son amoureux(se) en relisant d'anciennes lettres ou en se remémorant des souvenirs. Quel dommage !


Comment êtes vous arrivé sur ce projet ?

Il y a eu deux étapes. D'abord, j'ai lu le livre à sa sortie en 2006, et j'ai été bouleversé, j'ai ri...Et j'avais l'impression que ces personnages faisaient partie de ma famille. A l'époque, je n'avais pas pensé en faire un film car je me disais qu'il aurait été compliqué en France de faire une grande saga sur plusieurs époques.J'étais resté juste sur mon plaisir de lecteur et le destin s'en est mêlé.. Il y a 3 ans, des producteurs français avaient acquis les droits du livre et savaient que j'avais aimé, donc ils sont venus me voir. L'entreprise se révélait toujours compliquée au niveau financement, mais ce qui m'a vraiment décidé, c'est que l'époque était encore plus sombre. Et comme je fais des films en opposition avec ça, donc par « résistance », j'ai pensé qu'il était temps que j'essaie de donner de l'amour aux gens. Et de réveiller chez les spectateurs la question de savoir pourquoi on ne peut plus être nous mêmes comme les personnages du film. J'avais envie d'opposer aux fous, que ce soit les fous de guerre ou de corruption, des fous d'amour. Et cela, même si le romantisme et la folie en amour sont devenus presque péjoratifs. Le mal est devenu esthétique et beau, et le bien est devenu ringard, plat et sans profondeur. C'est terrible ! Le mal existera toujours, certes. Mais il faut arrêter d'aider le mal à écraser le bien. De considérer le mal comme plus intéressant.


L'humour est très présent malgré le contexte historique souvent compliqué. C'est important pour vous d'alléger les choses avec la dérision ou la drôlerie ?

C'est à la fois conscient et inconscient. C'est un réflexe de s'opposer à la tragédie par la vie, de la fracturer. A l'intérieur de cette fracture, je veux essayer de faire jaillir la vie. L'humour c'est la fracture de la tragédie. Par réflexe, et par pudeur, c'est l'arme noble du pauvre, et je l'ai toujours possédé. Je ne suis pas capable de prendre une kalachnikov, mais je sais que ce qui atteint le plus ceux qui essaient de nous mettre à genoux, c'est l'humour. Il a plus de poids qu'une balle selon moi. Donc je mets des personnages qui s'opposent à la tragédie par l'humour, qui disent «  je ne suis pas mort, je suis debout et digne. »


Vous tenez cela de votre père qui a eu un parcours de vie très compliqué ?

Exactement. Mon père ressemble beaucoup à mon personnage principal. Il a survécu à tout (déportation, combat contre les Staliniens, régime de Ceaucescu, arrivée en France) Il a 95 ans et a plein de projets. Mon frère l'appelle « l'increvable » et moi « l'éternel ». Quand on lui demande « mais comment tu peux faire pour ne pas être accablé par l'âge et l'approche de la fin ? », il répond par une jolie formule : « la vie aime ceux qui aiment la vie. » Et c'est la leçon qu'il nous a donné et qu'on a essayé de transmettre à nos enfants. La vie est tellement riche et précieuse qu'il faut en profiter autant que faire se peut. Profiter de sa lumière.


En dehors de Gemma Arterton, vous avez fait appel à des acteurs assez peu connus du grand public. Pourquoi un tel casting ?

Derek Jacobi , le personnage principal a 76 ans et c' est le plus grand acteur de théâtre . C'est un grand acteur Shakespearien qui a fait beaucoup de seconds rôles (dans Gladiator par exemple) Il sait tout faire, il danse, il fait des blagues, il joue les grincheux. Elliott Gould tourne moins depuis quelques années mais on se souvient de lui dans Mash, ou plus récemment dans Oceans eleven. Ce sont deux monstres d'acteurs avec un côté totalement gamin et c'est un vrai plaisir de les diriger. Gemma Aterton est pour moi une immense star, elle correspondait tellement au personnage principal. Les deux plus jeunes acteurs du film sont de vraies découvertes. Sophie Nélisse est la future Meryl Streep à mon sens. Elle est Quebecquoise et vient de signer dans une grande agence à Hollywood. Elle sait tout jouer, possède une beauté pas banale, et dégage quelque chose de très rare dans les émotions. Quant à William Ainscough, le petit garçon qui se prend pour le Messie, c'est un artiste complet avec une capacité à jouer tous les registres impressionnante pour son âge. Il est juste aussi bien dans la drôlerie que dans la tragédie.

Quels ont été vos principes en matière de direction d'acteurs ?

Je viens du théâtre donc je répète beaucoup avant le tournage. J'attends que les acteurs m'apportent leurs propositions et on discute d'éventuels changements. On remodèle les dialogues et on fait un gros travail de préparation car sur le tournage tout va très vite. C'est comme dans un orchestre : si chacun part dans son sens on entend plus la même symphonie. Donc après des discussions et une grosse préparation, on se lance.


Côté musique, vous êtes toujours fidèle à Armand Amar ?

Oui. Armand est un ami depuis 10 ans. C'est une magnifique rencontre puisqu'on est inséparables dans la vie comme dans le travail. C'est un voyageur, et un collectionneur, il possède plus de 4000 instruments du monde entier, primitifs et contemporains.Souvent il me fait découvrir des sonorités nouvelles et différentes. Pour ce film, après lecture du scenario, nous avons eu des discussions prolongées et très belles sur l'identité intime du film. Il me proposait les couleurs et les thématiques principales. Ici, le thème du déluge est illustré de façon symphonique et ample avec des cuivres... et l'amour avec deux instruments...Comme si l'amour était plus fragile que le déluge.


Pour terminer, est-ce qu'après ce film, vous pouvez nous donner votre vision de l'amour ?

Je dirai qu'outre un état merveilleux d'énergie tellement naturelle, c'est une exaltation dans la confiance, même au moment des crises. Aujourd'hui il faut récupérer ce qu'on a perdu, c'est à dire l'exaltation... car l'envie, on la possède tous en nous...Je crois que Cyrano de Bergerac n'était pas un crétin puisqu'il écrivait en état d'amour. Il faut retrouver la confiance en soi et en les autres. Et c'est un vaste chantier!

SYNOPSIS 

Léo et Alma s'aiment. Il a promis de la faire rire toute sa vie, mais la guerre a interrompu cette ambition.Malgré les turpitudes de la vie, leur histoire d'amour naîtra et grandira sans jamais s'éteindre, des années 30 dans un village Polonais, au New York d'aujourd'hui.... Parallèlement, une adolescente New- Yorkaise d'aujourd'hui, aussi nommée Alma, rêve de son côté du vrai grand amour.. A priori cette jeune fille n'a aucun lien avec Léo, et pourtant...Leurs destins vont s'unir contre toute attente.


Dans toutes les salles, mercredi 9 Novembre 2016
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