Le voyage de fanny : Interview de Lola Doillon

18 Mai 2016

Le voyage de Fanny sort aujourd'hui sur les écrans. Ce 3e film de Lola Doillon, retrace l'épopée d'un groupe d'enfants sous l'occupation durant la 2e guerre mondiale pour rejoindre la frontière Suisse et échapper aux persécutions nazies. Tiré du récit de Fanny Ben Ami sur une partie de sa vie, il donne un vrai coup de neuf aux nombreux films de ce genre en mélangeant aventures et histoire. Un spectacle idéal à voir en famille. Nous avons rencontré Lola Doillon, qui a répondu à quelques questions pour Backstage...

Comment avez vous découvert le livre de Fanny Ben Ami, qui relate sa propre histoire ?

Ce sont des productrices qui m'en ont parlé. Elles m'ont demandé quelles étaient mes envies. Et j'ai répondu que je voulais retravailler avec des enfants ou des adolescents dans un film d'aventures. Après mon deuxième film qui était un huis clos (Contre toi), j'avais sans doute envie de faire quelque chose de plus aéré, où on gambadait ! Je souhaitais aussi m'ancrer dans l'histoire, en abordant un genre historique avec des règles. Donc elles m'ont fait découvrir le livre de Fanny, où elle raconte sa propre histoire pendant la guerre, et l'histoire de ce groupe d'enfants en mouvement et en train de fuir. Ce qui tombait à pic. Quand j'ai fini la lecture du livre, mon envie s'est consolidée car j'y ai vu un grand intérêt cinématographique.


Vous avez montré dans vos deux premiers films (*) une certaine modernité dans votre cinéma, or le Voyage de Fanny aborde une partie douloureuse et compliquée de l'histoire de France, qu'est-ce qui vous a intéressé dans ce projet ?

Certes, on revient 70 ans en arrière et l'action se situe pendant la seconde guerre mondiale, mais au-delà de cela, j'avais envie de raconter cet épisode à des enfants. Surtout aux plus petits et en particulier à mon fils de 6 ans. Certains d'entre eux ne la connaissent pas du tout. Au départ, je trouvais cela très compliqué. Je ne savais pas trop comment l'aborder, j'avais envie de moderniser les choses, d'en faire un film d'aventures. Je voulais filmer ma propre approche de la guerre, sans que ce soit juste un film d'époque de plus. Je me suis donc longuement interrogée sur la manière de raconter ça sans que ce ne soit trop rébarbatif, ou trop historique. Mais en ne perdant pas de vue que la toile de fond reste la guerre.


C'est donc un changement de registre complet ?

Oui, et tant mieux ! Je ne marche pas avec un seul style. Je marche à l'envie, à l'instinct, je ne suis pas obsédée par un seul genre d'histoire ou de sujet. J'ai envie de raconter des histoires dans des registres différents, peu importe lesquels.


Vous avez rencontré l'auteur ?

Oui bien sûr. Je suis allée en Israël pour la voir car j'avais aussi la curiosité d'en savoir plus sur elle. C'était une chance qu' elle soit encore vivante. Je voulais qu'elle puisse me raconter les faits, ainsi que ses sentiments, ses sensations, ses relations avec les autres enfants, avec ses parents, ses sœurs. J'avais vraiment besoin de savoir qui elle était. Et quelle enfant elle avait été. Et c'était vraiment la même que dans le livre. De plus, elle avait vraiment envie de témoigner à travers ce film. Depuis longtemps, elle va dans les écoles pour expliquer ce qu'elle a vécu, elle est très active. Donc elle était ouverte à l'idée d'un film. Mais c'est vrai qu'au début elle était un peu troublée à la lecture du scenario car elle se disait que c'était son histoire sans l'être tout à fait. Je lui avais expliqué la chose suivante : « je vous vole un morceau de vous mais je rentre dans une fiction ». Après, j'ai ajouté des éléments réels. Tout ce qui est dans l'histoire est vraie, il s'agit d' histoires réelles d'enfants cachés. J'ai effectué un travail de recherche et de documentation sur plusieurs mois. C'était nécessaire de rentrer dans l'histoire de France en se rapprochant le plus possible de la vérité, et de rentrer dans des histoires individuelles en parlant aussi de la grande histoire.


Comment a-t-elle réagi en voyant le film ?

Fanny est la première à avoir vu le film, alors qu'il n'était pas encore totalement terminé. Pour elle c'était juste. Pour moi c'était important d'être ensemble, important qu'elle valide mon adaptation et mon film, il fallait qu'on soit soudés sur cette histoire. Elle l'a vu plusieurs fois, et lors de l'avant première, elle a fait venir toute sa famille d'Israël, donc il y avait 3 générations de spectateurs : elle, ses enfants, et ses petits enfants. Du coup, elle a été encore plus émue. Moi depuis le début j'étais très touchée, et jusqu'à aujourd'hui tout ça m'émeut encore...

Comment s'est déroulé le casting ?

C'est une coproduction Franco Belge, donc le casting, très large, s'est fait à moitié en France et à moitié en Belgique. J'ai découvert Léonie Souchaud, l'héroïne, au cours d'un casting sauvage. Elle a des points commun avec son personnage, comme la détermination. Et aussi la tête sur les épaules.. Elle s'est rendue compte qu'on s'amusait beaucoup sur un plateau mais que c'était aussi beaucoup de travail. C'est une bosseuse, elle a la tête dure comme dans le film. Elle avait conscience qu'après, elle retrouverait l'école...C'est une adolescente qui n'a pas envie d'être célèbre. Si elle a un beau rôle, tant mieux mais sinon elle ne fera pas de film pour en faire à tout prix. Une fois que j'ai choisi tous les enfants, il était très important que je vérifie si le groupe pouvait fonctionner, s'il y avait une cohésion entre eux. Et ça s'est fait naturellement, ils ont tous eu l'envie de jouer ensemble. Les petits s'accrochaient aux grands, les grands s'occupaient des petits, il y a eu un truc qui a fonctionné automatiquement, c'était très important.


Par rapport à l'histoire que vous racontez, ont-ils eu de la curiosité pour cette période ?

Oui, mais j'ai préservé les plus petits..C'était important que les grands aillent se rendre compte de la réalité historique en allant au musée de la Shoah à Bruxelles par exemple, mais je ne voulais pas non plus leur mettre trop de poids sur les épaules. Pendant la guerre, les petits n'en savaient pas plus que ce qu'ils voyaient ou ce qu'on leur disait, donc ils gardaient une certaine insouciance. J'ai voulu préserver cela avec les acteurs les plus jeunes . Même si à cette époque, on leur mettaient d'énormes responsabilités sur le dos et qu'ils étaient confrontés à des décisions d'adultes, ils restent des enfants. Je voulais garder cette insouciance chez les plus petits comédiens. Après ils ont peut être posé des questions à leurs parents, mais sur le tournage, ils ne savaient rien de plus pour garder une certaine « fraîcheur ».

Cécile de France et Stéphane de Groodt font deux apparitions dans des rôles clé, vous les avez tout de suite imaginé dans ces personnages ?

Ce qui est drôle, c'est qu'au début, je n'avais pas percuté qu'ils étaient tous les deux Belges. Lorsque je les ai contacté, ils ont cru que c'était pour cette raison, alors que je n'y avais même pas songé! En dehors du fait que je considère Cécile comme une actrice formidable, sa personnalité donnait une parfaite crédibilité au personnage. Si on me disait demain que Cécile de France a sauvé des enfants pendant la guerre, j'y croirais. Humainement, elle en est capable, et en dehors de ses qualités d'actrice, il fallait qu'elle ait ça en plus. Par ailleurs, comme Stéphane, elle est capable de jouer avec des enfants et c'était primordial. Car pour jouer avec eux, il faut de la patience et de la générosité, ce qu'ils ont tous les deux. J'avais vu Stéphane dans un film où il tenait un rôle dramatique bien avant d'être connu pour ses chroniques sur Canal Plus, et je le voulais. En plus il a une capacité à dire des phrases compliquées avec une facilité déconcertante. Tous les deux m'ont beaucoup émue durant le tournage. Stéphane redoutait certaines scènes, car un enfant ne vous refait jamais la même chose à chaque prise. Il faut donc réagir et s'adapter. On ne peut pas se contenter de dire son texte, il faut tenir compte de ces difficultés. Mais lui comme Cécile ont été d'une aide incroyable.


Il devait y avoir une sacrée ambiance sur le plateau avec tous ces enfants à diriger ?

C'était vraiment une ambiance de colonie de vacances mais j'étais plus maîtresse d'école que monitrice ! Je devais leur donner du plaisir à jouer car un enfant n'a aucune obligation contractuelle...S'il s'ennuie, ils peut me lâcher du jour au lendemain ! Mais en les choisissant, j'ai senti une envie réelle de jouer. Ce ne sont pas les enfants qui sont compliqués à diriger, c'est l'organisation qui a été un casse tête. Chacun ayant droit à un certain nombre d'heures, très différentes. Mais ils ont une générosité impressionnante, ils jouent à l'instinct, ils sont là pour s'amuser..C'est compliqué car ils sont « neufs » dans le métier donc on leur parle différemment selon l'âge. Et en plus on doit trouver un discours différent pour chaque enfant mais ça me plaît énormément ! C'est intense, mais c'est surtout du plaisir.


Vous dites que vous vous êtes posé la question de votre légitimité à raconter cette histoire car vous n'êtes pas juive ? Pourquoi cette crainte ?

La question de la légitimité se pose toujours lorsqu'on veut raconter une histoire. Je ne me sens pas capable de raconter le génocide au Rwanda par exemple, car en quoi serai-je à même de le faire ? Je me disais donc : pourquoi moi et pas quelqu'un qui connaît mieux le sujet que moi ? Au début je me suis interrogée car je ne suis pas juive. Puis très vite, je me suis dit que cette histoire s'était passé sur notre territoire et qu'étant Française, ce n'est plus une histoire d'appartenance. C'est l'histoire du pays où je suis née et où je vis, donc je me suis convaincue de le faire. Et bizarrement, une fois que j'étais décidée, j'ai fait un voyage à Montélimar, car une plaque commémorative devait être déposée à la mémoire des arrières grands-parents de mon fils, qui eux étaient juifs, déportés et résistants.
Donc je me suis dit que certes ce n'était pas mon histoire mais que c'était celle de mon fils et je voulais la raconter à mon enfant de 6 ans. J'avais envie qu'il connaisse l'histoire de sa grand-mère qui elle, a été une enfant cachée.


Depuis plusieurs années, on assiste à un retour de l'antisémitisme en France, est-ce que vous pensez que le message de votre film est encore audible ?

Je l'espère.. Il ne faut jamais lâcher...Même si ces choses terribles reviennent, il ne faut jamais abandonner, il faut continuer et se souvenir...J'ai l'impression que ce film qui raconte une histoire qui s'est passée il y a 70 ans est très actuel et si les messages qui émanent du film peuvent résonner avec ce qui se passe aujourd'hui, tant mieux !


Vous croyez à sa vertu pédagogique ?

J'aimerais beaucoup. Des professeurs sont venus me voir en me disant qu'ils voulaient le montrer à leurs élèves car c'est un bon moyen de véhiculer des messages..Qu'ils sont plus parlants que des cours magistraux sur le sujet. J'en étais ravie. C'est peut-être effectivement une manière adéquate. Par exemple, de mon côté, je ne sais pas expliquer à mon fils de 6 ans pourquoi les nazis, pourquoi la barbarie...ma réponse est toujours « je ne sais pas ». On essaie de trouver des explications sur la bêtise humaine, mais c'est compliqué. Comme tous les enfants ils ne comprennent pas. Donc pourquoi pas passer par des films...Pas forcément le mien, mais des films qui montrent bien les conséquences de la barbarie..

Comment réagissent les spectateurs lors des avant-premières où vous avez présenté votre film ?


Les gens sont touchés.. c'est le mutisme après le film qui me frappe..Cela me bouleverse car je le ressens très fortement. Beaucoup de personnes âgées sont venues me voir en me disant « c'est mon histoire ». Je raconte l'histoire d'une personne, et d'autres se retrouvent dedans. C'est ce qu'il y a de plus beau, je n'en espérais pas tant...C'est très fort d'entendre de telles choses..


Quels sont vos projets après ce film ?

Pour tout vous dire, je n'arrive pas à penser et à réfléchir à l'après, car ce film ne me « lâche » pas encore, et j'attends sa sortie. Si je pense à un autre projet, c'est encore de manière très floue et très vague.


Vous avez réalisé deux épisodes de la série « Dix pour cent » diffusée sur France 2 durant l'automne dernier. Une série qui décrivait un milieu du cinéma bourré de névrosés, voire de psychopathes..Vous qui baignez depuis longtemps dans ce milieu, vous vous y sentez bien ?

Certes, ce qui est montré dans la série est parfois en dessous de la réalité ! C'était drôle d'appuyer sur les situations et les gens les plus absurdes. Je ne serai pas capable de travailler avec certaines personnalités décrites dans la série ! Mais moi, ça va ! Je me sens très bien dans ce milieu, ce n'est quand même pas ça tout le temps, heureusement..J'ai adoré m'amuser de tout ça. Je ne tournerai pas d'épisodes dans la saison 2, mais pourquoi pas renouveler cette expérience plus tard...

(*) "Et toi t'es sur qui?" et "Contre toi"..
Page 8 sur 11