La fête est finie : Interview de Marie Garrel-Weiss

28 Février 2018

C'est l'histoire de Sihem et de Céleste...Deux jeunes filles qui font connaissance lors d'une cure de désintoxication... Une amitié forte, profonde et indestructible naît de cette rencontre...Virées du centre d'accueil où elles se sont rencontrées, elles se retrouvent livrées à elles mêmes. Avec sur leur chemin, la liberté à appréhender, les épreuves de la vie à gérer et le parcours vers la renaissance qui se dessine. Sur le papier, le sujet pourrait paraître rébarbatif. Pourtant, à l'écran, ce premier film de la scénariste Marie Garel-Weiss réussit le tour de force de séduire, d'émouvoir, de faire rire et de distiller une bonne dose d'espoir et d'optimisme...Un long métrage très prometteur porté par la grâce des deux actrices principales déjà auréolées de prix d'interprétations dans les Festivals de Sarlat et St Jean de Luz...La réalisatrice du film a eu la gentillesse de nous recevoir à la veille de sa sortie pour nous parler de son premier "bébé" de cinéma.... Rencontre...

Vous étiez jusqu'à présent scénariste, donc plutôt "tranquille"....Cela ne vous suffisait pas ?

Oui, j'étais scénariste, j'écrivais pour des réalisateurs...J'avais réalisé deux ou trois courts métrages...Deux premiers avant de devenir vraiment scénariste, mais qui ressemblaient plutôt à des films de copains bricolés avec les moyens du bord...On les avait vendus à Canal donc c'était une chouette aventure...On en était fiers...Puis j'en ai fait un vrai! Avec des comédiens comme Claude Perron et Antoine Chappey. Je m'étais dit à l'époque qu'à énergie égale, il valait mieux faire un long-métrage...Dans un court, ce sont des mois de travail...Il faut convaincre les équipes de travailler quasi gratuitement, donc ce n'est vraiment pas simple...


Sinon, comme scénariste, j'ai commencé avec l'écrivain réalisateur Vincent Ravalec, sur une idée que j'avais eue et qui l'avait intéressé. Ensuite j'ai collaboré avec les frères Poiraud qui avaient eux même un univers très fort avec des envies de cinéma un peu fantastique... J'ai notamment oeuvré pour "Atomik circus", mais aussi sur d'autres projets qui n'ont jamais vu le jour. Sinon, j'ai aussi fait équipe avec Fabrice du Weltz ou Hélène Angel, réalisatrice d'un film qui s'appelle "Peau d'homme au coeur de bête"...Toutes ces expériences m'ont énormément appris car on se nourrit beaucoup de l'univers des autres...Et puis ce sont des gens avec qui j'avais beaucoup d'affinités. En revanche, en côtoyant ces gens, je me disais qu'ils avaient quelque chose qui me manquait. À savoir une opiniâtreté, une obsession pour la réalisation...Un film, c'est plusieurs années à porter un sujet, une histoire, sans jamais laisser tomber. Je pensais que je n'avais pas ce truc là en moi...Et puis, l'évidence d'une histoire ne s'imposait pas à moi..De plus j'avais le sentiment de ne pas pouvoir être légitime comme metteur en scène...


Et quel a été l'élément déclencheur qui vous a fait changer d'avis ?

Les autres m'ont convaincue (Sourire)...Certes, j'avais envie de cinéma avant tout...J'avais envie de faire un film...Cette histoire m'est très personnelle, mais j'étais assez réticente pour la porter à l'écran. Sur le papier, j'adhérais oui mais comment décrire ce moment de remontée vers la lumière que vivent mes héroïnes? Dans la descente aux enfers il y a quelque chose d'assez graphique...Mais la renaissance me paraissait plus fragile, moins cinématographique et moins réalisable...Finalement les autres m'ont convaincue du contraire...Et après c'est un scénario comme un autre...Finalement, j'ai commencé à devenir comme tous les metteurs en scène (rires)... on devient obsédé par notre histoire, catastrophé à l'idée que le film ne se fasse pas, ce qui est beaucoup plus probable que l'inverse aujourd'hui...On se dit "ça y  est je suis passée de l'autre côté, je ne parle plus que de ça, je saoule tout le monde!"

Vous parlez d'un film très personnel puisque vous dites y raconter votre histoire, il y a eu quelque chose de cathartique dans cette réalisation ?

Non, pas du tout... Il ne s'agit pas d'un film médicament ou d'un truc dont il fallait que je me débarrasse... Evidemment, si à l'époque où j'allais dans ce centre, on m'avait dit que j'en ferai un film, je n'y aurais pas cru...D'ailleurs en y pensant, je suis très émue, mais ce n'était pas du tout pour évacuer quelque chose. C'était surtout la matière à un sujet de film.


Vous êtes sortie de la solitude du scénariste en entamant un vrai travail d'équipe ?

Oui. Dans la première partie de la conception du film, j'ai travaillé avec l'extraordinaire productrice Marie Masmonteil. J'étais très collée au réel, il y avait tout de ma vie dans ce film...Mes enfants, mes parents...Le sujet était dilué dans la vérité de cette matière...Parfois la vie est plus grande que le cinéma ou le cinéma est plus grand que la vie, vous mettez des choses en histoires ou en images et les gens vous disent "non ce n'est pas possible que ce soit réel" et pourtant, la vie a souvent bien plus d'imagination que les histoires qu'on raconte...À un moment donné de la conception du film,  j'étais dans une impasse, et j'apprends que je reçois une aide à l'écriture avec un financement du CNC. À cet instant, j'ai rencontré le scénariste Salvatore Lista...Il m'a fait trahir la vérité de mon histoire pour mieux la retrouver. Mais aussi retrouver des sensations, en sortant de ma proximité avec l'histoire...et en même temps il m'a décomplexée...Je m'identifiais totalement aux personnages donc je m'en sentais responsable...Il a éclairé le personnage de Céleste sous un autre jour. Il me disait "regarde, elle a une folie, une fantaisie, elle est brut de décoffrage"...Et là, ce n'était plus "je" c'était "elle"...J'ai pris de la distance et commencé à faire un film pour de bon...


Il y a un mélange de noirceur et de gravité avec en même temps beaucoup de légèreté et de drôlerie...Vous teniez à ce mélange ?

J'avais envie que ce soit lumineux, joyeux et absurde comme la vie peut l'être. J'ai un souvenir grave de certains moments (notamment dans le centre) Quand on a des addictions, on ne rigole plus beaucoup. Mais quand on enlève cette gravité et cette dimension dramatique, il y a un trop plein qui s'évacue...Et on peut en tirer des situations drôles. Aujourd'hui je ris de certaines choses, de certaines situations qui flirtent avec l'humour noir...Salvatore m'a beaucoup aidé à dédramatiser....Tout à coup on sort des choses proches de soi, donc pas uniformes...Ce n'est pas tout le temps drôle ou tout le temps dramatique. Tout se mélange...


L'alchimie entre les deux actrices était fondamentale pour donner vie à cette histoire, comment avez vous procédé pour le casting ?

Au départ, je n'avais pas vu "Fatima". (NDLR : film de Philippe Faucon dans lequel joue Zita Hanrot dans un rôle qui lui a valu le Cesar du meilleur espoir féminin en 2016)  , J'avais juste vu des photos de Zita au départ...Physiquement, elle correspondait au personnage...Ensuite j'ai vu "Fatima", et je l'ai trouvée hyper douce...Parfaite dans ce rôle. En prenant un café avec elle, je l'ai perçue comme beaucoup plus complexe que ce qu'elle laisse paraître...Beaucoup plus âpre avec une palette de jeu très large...Elle m'a frappé par son exigence. Elle a fait un vrai gros travail sur le personnage. Limite si elle ne me demandait pas ce que mangeait l'héroïne! D'ailleurs je n'étais pas forcément capable de lui répondre...(Rires)  Pour le rôle de Céleste, on a vu 70 filles...Clémence n'avait physiquement ou intérieurement rien du personnage alors qu'elle était proche de ce qui était écrit...On voyait des blondes aux yeux bleus comme moi, pour coller à l'autobiographie...Des filles avec un physique un peu mystérieux...Elle, elle détonnait totalement...Elle restait dans toutes nos sélections, elle revenait toujours...On a ensuite fait des essais "en couple". Clémence ne connaissait pas Zita... Elle lui tournait autour en lui disant "je t'ai déjà vu quelque part"...J'avais demandé à Zita d'être très froide, car, de façon naturelle, elle est avenante et maternelle...Je l'ai convaincue de ne pas être sympathique, de garder ses distances, ce qui lui coûtait beaucoup! .Et à un moment donné, la scène d'engueulade a viré au réel...Clémence a engueulé Zita qui a fondu en larmes...elles ont fait un truc qui a échappé au texte tout en restant dans leurs personnages. Elles étaient plus royales que la séquence elle même...L'évidence de cette alchimie m'a sauté aux yeux.

Être réalisateur, c'est aussi devenir capitaine d'une équipe, diriger, décider...Vous appréhendiez cet aspect là ?

Oui mais je n'avais pas mesuré à quel point on est accompagné...J'appréhendais jusqu'au moment où en arrivant sur le plateau, j'ai vu la productrice et sa façon enveloppante de prendre les choses en main, de décider de faire le film malgré le risque financier...De voir aussi la première assistante, endosser le rôle de général aux gants de velours...De la voir gérer l'équipe. Donc je ne me suis pas sentie seule mais plutôt super encadrée...Quand j'étais assistante, parfois il m'est arrivé de voir des réalisateurs seuls car il y a un truc qui ne se passe pas.. ils ne savent plus où ils en sont...Là c'était une équipe totalement solidaire...Pour les scènes du centre, on était isolés...on est restés longtemps dans cet hôpital désaffecté de Lyon qui était plus un lieu de films d'horreurs. Il faisait très froid, donc on était souvent tous ensemble recroquevillés...J'ai été frappée et ravie de la super ambiance...Des acteurs très investis...Le sujet a inspiré et attisé la curiosité, les techniciens écoutaient, regardaient, posaient des questions...Toujours dans une grande concentration...


Et votre manière de diriger? Comment la caractériseriez vous ?

J'ai du mal à être dans le conflit... à en créer...Pour ça, il faut un caractère particulier, et ce n'est pas moi...Je cherche à arriver à mes fins, avec un truc opiniâtre, mais en douceur. Je ne lâche pas, c'est très doux ...Je mets de la distance avec les comédiens... c'est un peu sadique car je sais que certains comédiens ont besoin d'affect et de proximité, mais c'est ma façon de faire pour obtenir ce que je veux....Et puis il y a un gros travail en amont. La directrice de casting connaissait bien les acteurs, j'étais assez entourée...En dehors de leur talent je voulais des acteurs malléables, prêts à accepter des conditions de tournage pas forcément idylliques, à accepter les contraintes d'un premier film, et après il y a eu des répétitions...Je veux que les acteurs sachent leurs textes à fond pour pouvoir se lâcher...Quand il y a un texte précis, on peut en sortir..

De toute façon, dans un film avec une économie réduite on est obligés de se préparer beaucoup avant... Le groupe existait avant le tournage...Quand on dit à des comédiens "vous venez le week-end répéter, sinon cette scène là, on ne pourra pas la faire" et quand aucun comédien ne dit non, c'est un plus inimaginable!...Tout le monde a joué le jeu, mais en même temps je ne pouvais pas prendre le risque de diriger des gens réfractaires à cela.


La musique tient une place importante dans votre film, et chose rare, elle a été composée avant l'écriture ?

Oui, j'ai écrit le film avec la musique déjà faite. Ferdinand Berville l'un des compositeurs avec Pierre Allio, avait composé ce thème et les images sont venues après.  La musique m'a accompagné durant toute l'écriture. Cela m'a inspirée pendant la fabrication. Je voulais une musique comme le son de sirènes d'ambulances. Il fallait faire apparaître un sentiment d'urgence.


Quel cinéma vous plaît en tant que spectatrice ?

Le romanesque, le mélo, le grand spectacle. New York New York est un film aussi beau à voir à 14 ans qu'à 40... C'est une comédie musicale et à la fois une histoire d'amour intime...La sirène du Mississipi où on vous emmène m'a aussi beaucoup marquée...Récemment, j'ai beaucoup aimé "Grave" de Julia Ducournau, plus grand que la réalité...J'apprécie aussi la flamboyance d'un Maurice Pialat dans "À nos amours" où le réalisme décolle. Katheryn Bigelow et Fatih Akin font partie des réalisateurs qui m'épatent. J'avais adoré "Head on" par exemple.

Comment on se sent avant la sortie d'un premier film ?

Avant que le film ne voit le jour, on a eu beaucoup de doutes sur le fait qu'il se ferait ou pas ...donc une fois qu'il existe on trouve cela extraordinaire...Après, le film se fabrique: on termine le montage, le son...Puis les gens le voient et certains en sortent émus...On se dit "c'est fou, il pourrait même plaire!"(rires) .Après, on reçoit des super retours, on va dans les festivals, et on savoure les réactions positives...Malgré le sujet, j'ai voulu faire un film que les gens aient envie de voir, qui donne de la joie, une envie de se battre, de ne pas accepter la fatalité, et de ne jamais baisser les bras....Je voulais essayer de parler de la jeunesse un peu paumée mais pas de faire un film sur la drogue...Après avoir fait une tournée, je prends conscience que oui ça pourrait parler aux gens... donc l'angoisse monte et car on espère que les gens se déplacent...


Justement, qu'est ce qui vous frappe dans les retours ou les réactions des spectateurs ?

Les gens qui sont eux même très émus, et qui viennent vous voir avec une voix chevrotante car ils ont été touchés par une souffrance et une impuissance par rapport à ça. Ils me racontent que ce film leur a donné une clef. Il y a aussi des gens qui n'ont rien à voir avec ce monde là mais qui me disent "ces filles elles m'ont transporté"...Alors ça c'est l'ultime compliment car c'est un duo qui échappe à tout message....Là, c'est gagné...


Que retirez vous de cette expérience de premier film ?

Honnêtement, j'aurais du mal à raconter des choses qui m'ont déplu dans cette expérience de 1er film. Scénariste est un métier qui laisse place à la vie, qui offre une certaine tranquillité...Quand j'ai décidé de rentrer en "bataille" pour ce premier long-métrage, j'ai trouvé ça relativement rapide. 3 ans, ça semble long, mais c'est le minimum. J'ai conscience d'une belle aventure humaine, de belles rencontres...J'avais dans la tête des clichés sur les gens du cinéma. Je découvre des artisans, des affectueux, des humains, des tendres...Que ce soit les techniciens, les acteurs, les producteurs ou les distributeurs. Je me suis pincée parfois en voyant des spectateurs en larmes qui viennent vous disent merci au cours de festivals. Depuis septembre j'accompagne ce film sur les routes donc j'ai envie de prolonger le plaisir. Là, on va lâcher le bébé!  Je suis ravie car il va aller à Los Angeles pour le festival Colcoa (NDLR : festival du film Français). Il fera aussi un tour en Belgique car ce pays l'a acheté.


Donc il y en aura d'autres ?

(Très enthousiaste) Ah oui! J'ai très envie d'en faire d'autres... Je pense déjà à des trucs. En fait, désormais, ma vraie addiction c'est de faire des films...

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